Les moulins sont menacés

Restauration de la continuité écologique : trois mots qui s’alignent, trois mots dans l’air du temps, trois mots qui cachent la disparition des derniers moulins à eau.
Relisons leur histoire. Les moulins à eau ont traversé les siècles, subi les guerres, les intempéries, les lois. Ils ont donné sens à la vie économique et sociale de notre pays. Les seuils et les barrages sur les rivières ont dessiné au fil du temps le paysage de nos villes et nos campagnes. Plus d'un sont tombés à ce jour. Mais nombreux sont ceux qui résistent pour leur sauvegarde et l’équilibre de l’environnement.
Debout, ils suivent le chemin tracé qui s’appuie sur l’observation et le bon sens.
Adourette, frétillante anguille des cours d’eau du pays des Landes, sera l’écho des actualités vertes et bleues.

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ANGUILLE : Sept mille lieues sous les mers Presse - 15-12-2014 Joie

Adourette a reçu un article paru sur le journal le Monde Science et Techno

Les interviews avec quelques scientifiques, dont Eric Feunten, passionnés par les conportements de l'anguille vous apprendront combien nous sommes toujours aussi mystérieuses.

 

« aujourd’hui encore, nous avons beaucoup plus de questions que de réponses », insiste Eric Feunteun. Et sa collègue Elsa Amilhat, du laboratoire Cefrem, de l’université de Perpignan, de renchérir : « Avec tout ce que la science est parvenue à résoudre, c’est incroyable à quel point cet animal reste mystérieux. »


 

Anguille : sept mille lieues sous les mers

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 15.12.2014 à 15h56 • Mis à jour le 16.12.2014 à 17h05 | Par Nathaniel Herzberg

 

Le message est tombé le 18 novembre, en fin de matinée. « Ça y est, les anguilles de l’Oir dévalent. » Cela faisait deux mois que l’on attendait le feu vert d’Eric Feunteun, responsable de la station marine du Museum national d’histoire naturelle de Dinard (Ille-et-Vilaine). Deux mois pour qu’enfin, la coïncidence automnale d’une crue importante et d’une nuit sans lune fournisse aux poissons de la petite rivière normande le signal de départ. Après plusieurs années de vie en rivière, les anguilles argentées s’élançaient pour leur grand et dernier voyage : 6 000 km, cinq mois de nage jusqu’en mer des Sargasses, aux confins de l’Atlantique-Nord. La plus longue migration marine connue avec, au bout du chemin, une possible reproduction et une mort certaine.

 

« On sera sur le terrain ce jour et demain », ajoutait le mail. Le lendemain matin, ils sont effectivement là, au Moulin de Cerisel : Eric Feunteun et son collègue Anthony Acou, lui aussi du Museum, tous deux invités dans cette station de l’Institut national de recherche agronomique (INRA), installée dans un paysage bucolique, à un jet de pierre du Mont-Saint-Michel. Mais point d’anguilles dans l’immense piège posé par les scientifiques. « On en a déjà eu 60 la nuit précédente. Mais cette nuit, il a fait trop beau, explique Anthony Acou en souriant. L’eau était trop claire. C’est le problème avec les anguilles, leur beauté aussi : on ne peut presque rien prévoir. »

 

Deux mille ans que ça dure. Que les savants du monde entier s’arrachent les cheveux pour comprendre le cycle de vie de cet animal mythique. Devant l’absence de toute trace de semence dans les rivières, Aristote en personne, se laissait aller à la rêverie. L’anguille ne pouvait venir que « des entrailles de la terre », écrivait le philosophe dans son Histoire des animaux. Quant à Pline l’Ancien, il supposait que pour se reproduire, l’anguille se frottait aux rochers, faisant jaillir des fragments de son corps qui s’animaient. Nées dans les chairs corrompues des chevaux, portées par la rosée de mai, sorties des branchies de carpes ou de la peau des saumons… Autant d’hypothèses apparemment farfelues mais proposées au cours des siècles par de grands noms de la science.

En 1912, le Danois Johannes Schmidt sifflait la fin de la récréation. Non seulement il confirmait des travaux antérieurs démontrant que l’anguille provenait d’une larve baptisée leptocéphale. Mais au terme de quatre campagnes successives, il mettait en évidence la zone de ponte : la mer des Sargasses, dans la zone tropicale de l’Atlantique Nord.

 

La découverte du biologiste laissait nombre de questions en suspens. Comment ces créatures minuscules traversent-elles l’Atlantique pour arriver jusqu’à nos côtes ? Comment choisissent-elles les rivières dans lesquelles, génération après génération, elles s’installent ? Comment s’opèrent les trois métamorphoses accomplies au cours de leur vie ? Pourquoi décident-elles un beau jour de repartir et comment retrouvent-elles leur zone de ponte ? Si en un siècle certains de ces mystères ont été résolus, « aujourd’hui encore, nous avons beaucoup plus de questions que de réponses », insiste Eric Feunteun. Et sa collègue Elsa Amilhat, du laboratoire Cefrem, de l’université de Perpignan, de renchérir : « Avec tout ce que la science est parvenue à résoudre, c’est incroyable à quel point cet animal reste mystérieux. »

Au commencement, une larve, donc. Un corps transparent, aplati, de quelques millimètres. Une petite tête allongée, de grands yeux et de longues dents. « Plus une feuille de saule qu’un poisson », décrit Eric Feunteun. Sortis par millions de chaque pondeuse, ces êtres à l’apparence inertes ont déjà un comportement complexe. La nuit, ils se laissent porter par les courants, à quelque 25 mètres de profondeur. Le jour, ils descendent à 200 mètres, dans le « désert océanique ». Peu de lumière, pas de plancton. Et pourtant, ils mangent. D’après de récentes mesures réalisées à partir des isotopes de l’azote et du carbone, ils consommeraient de la neige marine, un agglomérat de matière morte sur lequel se développent des micro-organismes. « Le leptocéphale assimile ce que personne ne veut, insiste Eric Feunteun. Dès les premiers moments, l’anguille est sur les créneaux que n’occupent pas les autres. Et toute sa vie, elle va continuer. »

 

Mais pour l’heure, il faut avancer. Certes il y a le puissant Gulf Stream, véritable autoroute pour l’Europe dans laquelle la larve se laisserait porter pendant deux à trois ans. C’est du moins ce qu’ont longtemps affirmé les modèles océanographiques appliqués à une particule inerte. Sauf que les leptocéphales… nagent. En 2009, des Canadiens ont montré que, dans les meilleures conditions, la larve pouvait achever sa migration en un peu plus d’un an.

Ce qui nous rapproche des résultats issus de l’analyse des otolithes. Logées dans l’oreille des poissons, ces petites concrétions portent, à la manière des troncs arbres, les marques du temps qui passent. L’université de Pau s’est faite, depuis les années 1990, la championne du monde de l’examen au microscope des stries de moins de un micron d’épaisseur qui s’y inscrivent au rythme d’une par jour… ou presque. Or entre la première alimentation, dix jours après l’éclosion, et la première métamorphose, juste avant l’arrivée sur les côtes européennes, c’est un total de deux à trois cents stries qui est retrouvé. Alors, moins d’un an de migration ? Deux à trois ans ? La controverse continue, alimentée chaque année par de nouveaux articles. « Et il est peu probable qu’elle soit tranchée rapidement », concluait, en 2012, un article de synthèse publié dans le Journal of Biology.

 

Les côtes approchent, le leptocéphale a grandi, il mesure 8 cm. Il cesse de s’alimenter. Il perd 25 % de son poids, un huitième de sa longueur. Ses quenottes tombent, remplacées par des dents définitives. Le corps s’affine, la « feuille » se fait « tige ». La peau, toujours translucide, se pigmente. L’animal est près pour sa vie de civelle. C’est à ce stade que l’anguille est la plus prisée des pêcheurs, restaurateurs et autres fermes d’aquaculture.

Pour la civelle, deux priorités : attendre la bonne marée et trouver la rivière, sa rivière. Comment choisit-elle ? Sans doute grâce à son incroyable odorat. Des études en laboratoire ont montré qu’elle repérait des éléments à une concentration infime, de l’ordre de celle détectée par la police scientifique. Les traces du passage de ses aînés lui ont ouvert la voie. Notre « experte » peut partir à l’assaut des fleuves et rivières.

Peu à peu, les civelles grandissent, leur peau s’épaissit, perd sa transparence. 80 km en amont, elles sont déjà des anguillettes. Au terme de leur migration, elles deviendront des anguilles jaunes. Rien ne semble les décourager. Eaux claires ou saumâtres, marais, étangs ou sources, de la Laponie au Maroc pour l’anguille européenne, et sur les quatre autres continents pour ses seize espèces cousines,

l’anguille s’adapte à tout. Un obstacle dans sa progression ? Elle sort de l’eau et le contourne en rampant, ou l’escalade. De retour d’une mission au Vanuatu dans l’océan Pacifique, Anthony Acou a encore les yeux qui brillent lorsqu’il décrit les exploits d’Anguilla megastoma : « Elle monte en haut des cascades et lors de la dévalaison, elle redescend la queue en avant. »

 

Entre-temps, elle se sera « choisi » un sexe. C’est en effet vers l’âge de 3 ans que la détermination se produit. « On connaît le mécanisme hormonal qui guide ce choix et l’importance des facteurs environnementaux, explique la biologiste Sylvie Dufour, directrice de recherche au CNRS et responsable de l’unité de recherche Boréa, à Paris. Densité, salinité, température, stress… Mais l’influence de chacun d’entre eux reste encore à démontrer. » A observer leurs répartitions respectives, on peut constater que les eaux salines, proches des estuaires, et la forte densité de population favorisent les mâles. A l’inverse, les femelles jouent les pionnières, plus en amont. « Comme si l’espèce avait compris que dans un milieu hostile, on avait intérêt à repartir le plus vite possible en mer pour transmettre ses gènes, explique Eric Feunteun. Or la maturité est plus rapide chez les mâles, ils dévalent plus tôt. Au contraire, en milieu plus favorable, on peut prendre le risqued’être une femelle et de rester plus longtemps en rivière, car si on arrive jusqu’à la zone de ponte, on est sûr de transmettre son patrimoine génétique sous forme d’œuf. »

Combien de temps vivent-elles ainsi, dans l’attente du grand départ ? Deux à… cent ans, suivant le sexe, l’espèce et la latitude. En 1980, une Diffenbachii centenaire a ainsi été retrouvée en Nouvelle-Zélande. Côté européen, des anguilles de plus de 40 ans sont régulièrement observées dans les lacs irlandais.

 

Ce 19 novembre, Anthony Acou examine la dizaine de spécimens qu’il a conservée pour nous depuis la veille. La plus grande mesure 76 cm, pèse 950 grammes. Au pistolet, il introduit une marque magnétique qui permettra de suivre son évolution dans la rivière. La suivante est plus petite, 57,5 cm et 459 grammes sur la balance. Mais elle a largement achevé sa dernière métamorphose, l’argenture. Les yeux ont quadruplé de volume, la nageoire pectorale s’est développée, la peau s’est épaissie. Une ligne très distincte sépare le dos noir du ventre blanc argenté. Cette fois, pas besoin de badger l’animal : capturé et marqué en 2002, il a depuis été retrouvé deux fois lors de pêches scientifiques à quelques kilomètres en amont du moulin. Après calculs, Anthony Acou estime son âge à 21 ans. « Une vieille bébête », tranche-t-il.

Une adolescente, pourtant, qui achèvera sa puberté lors de la partie la plus mystérieuse de sa vie : le retour vers la zone de ponte. Ce que l’on sait est déjà étonnant. Lors de l’argenture, l’anus de l’anguille se bouche, et c’est sans s’alimenter qu’elle accomplit son immense périple. Comment ? Grâce à un mécanisme particulièrement économe. Les études de consommation d’oxygène conduites en tunnel de nage ont conclu qu’aucun autre poisson n’approchait même sa sobriété. Des balises ont également permis d’établir son profil de nage. Soucieuse d’éviter la lumière et les prédateurs, notre marathonienne passe ses journées à 600 mètres de profondeur, parfois plus, soumises à un froid et surtout des pressions que peu d’êtres vivants peuvent supporter. Mais chaque nuit, elle remonte de 300 mètres, vers des eaux plus clémentes. Une alternance qui permettrait à l’anguille d’atteindre la zone de ponte lors de sa maturité sexuelle. Ni avant ni après.

 

 

 

Questions sans réponse

 

Là s’arrêtent toutefois les connaissances et commencent les spéculations. Comment s’orientent les anguilles ? Suivent-elles des courants, un front de salinité, une « boussole » magnétique ? Utilisent-elles la lumière et cet œil ultra-performant qui leur permet de distinguer un rayon de soleil là où d’autres restent plongés dans le noir ? Profitent-elles d’une mémoire inscrite lors du parcours aller qui leur permettrait de retrouver la sortie ? Autant de questions auxquelles le programme européen Eeliad (Eel signifie « anguille » dans la langue de Shakespeare), lancé en 2009, espérait répondre en équipant 120 anguilles de mini-balises Argos. Très ambitieux, financièrement lourd (chaque balise coûte 3 000 euros), le dispositif présentait un risque : nos intrépides voyageuses allaient-elles pouvoir supporter les 30 grammes supplémentaires de leur sac à dos ?

 

Ces questions demeurent aujourd’hui sans réponse. Car aucune marque n’a atteint les Sargasses. Les poissons suédois ont contourné l’Ecosse avant de plonger vers le sud, comme les Irlandais et les Français. Mais tous ont buté sur les Açores, quand ils n’étaient pas morts plus tôt. Les scientifiques en ont tiré des informations majeures sur les profils de nage des anguilles et sur… les globicéphales, ces dauphins à bosse dont on a découvert pour l’occasion qu’ils raffolaient des anguillidés. En revanche, le bout de la route reste inconnu. En 2013, Elsa Amilhat et ses collègues de Perpignan ont reproduit l’expérience avec huit spécimens du sud de la France. Pour la première fois, ils ont prouvé que les anguilles de la Méditerranée passaient Gibraltar et s’engageaient dans l’Atlantique. Mais elles n’ont pas atteint les Açores.

Alors où vont les anguilles européennes ? Dans les Sargasses, comme l’a affirmé Schmidt ? Sans doute. En 2013, encore, une équipe allemande a retrouvé des larves européennes dans la mer mythique. Mais toujours pas de pondeuses. Du reste, sur les 17 espèces d’anguille, une seule a livré ses secrets. Au terme de dix-huit ans de recherche et onze campagnes, le professeur Katsumi Tsukamoto, biologiste à l’université de Tokyo (Japon), a retrouvé, en 2009, près de l’archipel des Mariannes, dans l’océan Pacifique, des œufs d’anguilles japonaises et dix-neuf adultes.

Eric Feunteun rêve d’imiter son mentor japonais. Et faire mentir le grand Schmidt. Les analyses chimiques des otolithes des anguilles européennes ont en effet révélé la présence de manganèse. « C’est un élément volcanique. Or, il n’y a rien de tout ça dans les Sargasses », s’anime le biologiste. Et si les « bons » œufs, ceux dont les poissons aboutissent sur nos côtes, éclosaient 2 000 km plus à l’est, au-dessus des reliefs de la ride médio-atlantique ? « Ça mettrait tout le monde d’accord, les modèles et les analyses, poursuit-il. Il ne manque plus qu’une chose : les anguilles. » Une broutille qu’Eric Feunteun espère bien évacuer. Il vient de déposer une demande de financement pour une campagne en mer, en 2018.


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